Une semaine explosive…

Paka!

Je vous écrit ce samedi, car nous n’avons pas cours aujourd’hui. On avait droit à un jour de repos à placer quand on voulait d’ici fin décembre et on a décidé de le prendre maintenant. Ces deux semaines ont étés pour moi les plus difficiles depuis mon arrivée. Et il y a beaucoup de masteriens qui étaient comme moi très fatigués dans leur corps et dans leur tête. Je ne sais pas si j’ai déjà été aussi fatiguée physiquement avant. Pendant plusieurs jours, j’ai eu l’impression d’être dans un état second. Mon corps fonctionnait mécaniquement, me portant d’un cours à l’autre tout au long de la journée. Hier, certains s’endormaient debout pendant le cours de danse! C’est aussi épuisant pour le mental de toujours se sentir en retard, avoir l’impression que quoi qu’on fasse, on ne pourra jamais pu relever tous les défis qu’on nous donne. Durant cette formation, les professeurs essayent de nous donner le maximum d’outils possible, comme si on était des élèves de l’académie de Minsk. Sauf que l’académie dure 4 ans et la masterclasse 9 mois… Alors c’est un apprentissage concentré et extrêmement dense. On se sent bombardés d’informations, débordés de travail et submergés par les émotions et pensées que tout cela provoque… Parfois je me débat dans ce flot artistique, je bois la tasse, je suis attirée vers le fond, et à d’autres moments, je me laisse porter par la vague en emportant tout ce que je peux sur mon passage. Mais il est impossible de prendre tout ce qu’on nous donne, et c’est frustrant. Et puis, dans la vie, on a toujours des hauts et des bas, des moments d’inspiration et des passages à vide. Ici, c’est le cas aussi, mais même lorsqu’on a pas d’idées, qu’on ne sent pas inspiré ou qu’on est pas du tout satisfait de ce qu’on a préparé, il faut toujours présenter quelque chose, on ne s’arrête jamais… Et ça c’est difficile. On apprend ainsi à continuer à travailler et à créer, même dans « le creux de la vague », et c’est très important dans l’art, car si on attend toujours que l’inspiration soit là, on peut parfois l’attendre longtemps… Nous passons tous par des périodes de doute, de remise en question et de découragement… Mais nous arrivons à trouver beaucoup de force et de soutien chez les autres. Tout le monde s’encourage, se redonne confiance. On m’a donné de l’énergie et du courage ces derniers jours, et maintenant je me sens mieux et capable d’en donner à mon tour aux autres. Cette énergie circule de l’un à l’autre et nous tire toujours vers le haut. Je dois maintenant vous raconter une mésaventure assez incroyable qui nous est arrivée cette semaine… Mercredi matin, 8h00. J’étais dans la cuisine avec Lou, Mathilde, Elouan et Robin. On était en train de prendre le petit déjeuner. Le jour se levait, tout le cottage était calme et encore engourdi de sommeil. Tout à coup, on a entendu des grands bruits, comme une porte qu’on fracasse, puis des voix d’hommes qui criaient quelque chose en russe… Dans la pénombre, j’ai distingué trois hommes cagoulés. Ils ont déboulé dans la cuisine en nous hurlant dessus et en nous menaçant avec des pistolets. Mathilde, la seule d’entre nous qui se débrouille pas mal en russe nous a dit paniquée « couchez vous, couchez vous!! » L’un des hommes a saisi Elouan et l’a plaqué par terre, l’autre a violemment jeté Robin contre le sol et lui a braqué son pistolet sur la tempe. Les hommes continuaient à nous crier dessus. Mathilde essayait de comprendre, de leur expliquer qu’on ne comprenait rien à ce qu’ils disaient et qu’il fallait parler plus doucement. On était tous allongés, les hommes criaient et je sentais leur agressivité, ils me faisaient peur. Un des hommes s’est baissé au dessus d’Elouan. Il a sorti son taser et l’a rapproché d’Elouan en vociférant en russe. J’ai commencé malgré moi à crier « non! non! », j’ai vraiment cru qu’ils allaient l’électrocuter… Puis, un autre homme cagoulé est arrivé avec Meryl et Jade qui se sont aussi couchées à côté de nous. Jade m’a dit avec un grand sourire… « Je suis sûre que c’est une blague!! » et je lui ai répondu que je ne pensais pas…. Puis d’autres hommes cagoulés sont arrivés avec Maksim, le traducteur, et Sergueï, le prof de combat qui avaient tous les deux dormis au cottage. Maksim et Sergueï nous ont dit de rester calme et que tout irait bien, mais je voyais dans leur regard qu’au fond ils n’en savaient rien. Puis on nous a emmenés dans la salle de travail ou on a retrouvé les autres masteriens. On était à présent tous les 12 assis sur des chaises dans la salle de travail, en pygamma, sous la surveillance de deux hommes cagoulés et armés. En voyant leur uniforme « Homo », on en a déduit que c’était des gendarmes. On s’est regardés mi amusés, mi horrifiés, sans rien comprendre à ce qui était en train de se passer. C’était tellement inattendu et surprenant ça me semblait surréaliste, comme si je ne m’étais pas encore réveillée… On parlait à voix basse et chacun racontait sa version des faits. Julian et Thomas avaient pensé pendant un moment que c’était le Mdjaï tant attendu. Mais lorsqu’ils ont étés tirés de leur lit à coups de pieds dans les fesses et dans les côtes, ils ont un peu douté de cette possibilité. D’autre pensaient que c’était Sergueï qui nous avait fait une blague avec ses amis comédiens. Mais les profs aussi se sont fait frapper. D’autres encore ont cru que c’était une prise d’otage. On riait nerveusement de toutes les idées farfelues qu’on avait pu avoir. Un des gendarmes a fait venir Maksim qui nous a traduit  » ne riez pas, sinon on va vous frapper »… Ça a jeté un froid. Je me sentais exaspérée de voir ces hommes nous traiter ainsi alors qu’ils n’avaient aucune preuve qu’il y ait quoi que ce soit à nous reprocher. Et puis ils ont dit à Elouan « Quand tu fais quelque chose, tu vas au bout, sinon ne le fais pas… » Cette phrase nous a laissé perplexe. (Maksim nous a raconté plus tard qu’il avait parlé avec un des gendarmes et que quand ils sont arrivés dans la cuisine, Elouan était armé d’un couteau. Selon la loi, les gendarmes étaient autorisés à lui tirer dessus. En fait, comme c’était le petit déjeuner Elouan était simplement… en train de couper un citron! Mais on aurait pu lui tirer dessus pour ça. C’est complètement absurde! Mourir pour des idées, d’accord, mais pour un citron…) D’autres hommes sont arrivés avec un chien et ont commencé à fouiller tout le cottage. Ils cherchaient de la drogue. Et là… la cerise sur le gâteau: qui on voit arriver? Un homme qu’on avait croisé au bar d’à côté quelques semaines plus tôt, qui était complètement bourré et qui nous avait dit qu’il était policier… En fait, c’est le GIGN (groupe d’intervention de la gendarmerie nationale de Biélorussie), qui a fait une descente dans le cottage en pensant qu’il y avait ici des trafiquants de drogue. Il y a eu une rumeur comme quoi ça serait le baron des tzigane (qui est le propriétaire du cottage), qui tremperait dans des salles affaires, mais cette piste a été écartée. Finalement, on ne sais pas du tout d’où leur est venue cette information et surtout comment un groupe d’élite comme le GIGN a pu être si mal renseigné avant l’intervention pour ne même pas savoir que des français vivaient ici… Enfin bon, le temps passait, la fouille continuait, d’autres profs et traducteurs arrivaient peu à peu au cottage et l’ambiance commençait à devenir moins lourde. Je pense que les gendarmes se sont assez rapidement rendu compte qu’ils faisaient une énorme erreur et qu’on avait rien à voir avec le trafic de drogue. Ils voyaient des rideaux de scène, des projecteurs partout, et un groupe d’étrangers ahuris sagement assis sur des chaises…. Du coup, petit à petit, les gendarmes se sont un peu radoucis. Ils nous ont permis d’aller aux toilettes à tour de rôle et de parler doucement. On les voyaient rire entre eux. Sans doute réalisaient-ils le ridicule de la situation! Au bout de deux heures et après qu’on ait regardé tous nos papiers, le baron est venu nous voir pour nous dire que la Biélorussie luttait contre le trafic de drogue et que ce qui venait de se passer était absolument normal et sur ce, tout le monde est parti… Nous sommes restés tous un peu sonnés et avons tant bien que mal repris les cours. Certains ont étés assez choqués par ce qui s’est passé. Pauline et Louise ont descendu l’escalier avec un pistolet dans le dos et Meryl s’est retrouvée nez à nez avec un pistolet en sortant de la salle de bain… Ça leur a fait un choc. Pour ma part, je suis vraiment passé à autre chose, j’ai plus été surprise que choquée. Il n’y a que le moment dans la cuisine, quand ils menaçaient Robin (et parfois nous) avec un pistolet et Elouan avec un taser ou j’ai vraiment eu peur. C’est une sensation étrange et qui ne dure que quelques secondes, un instant ou le temps s’arrête et ou on sent que tout peut basculer dans l’horreur en un claquement de doigts… En descendant ce taser de 2 centimètres ou en pressant simplement un doigt sur la gâchette. La sensation d’être en danger, la peur de la violence. Puis, une fois qu’on a su à qui on avait à faire, tout est allé mieux. L’équipe pédagogique de Demain le Printemps a été très affectée par ce qui s’est passé car c’est la première fois qu’il se passe une chose pareille depuis 20 ans que l’association existe. Certains parents se sont beaucoup inquiétés et le directeur à même émis l’hypothèse de fermer la masterclasse. Nous nous y sommes tous catégoriquement opposés. L’ambassade est au courant, on sait à présent que c’était une erreur du GIGN et il n’y a aucune raison pour qu’on ait d’autres problèmes. Donc il est hors de question de rentrer en France. Pour finir avec les anecdotes de la semaine, nous sommes allés voir un opéra de Puccini. C’est très drôle car c’était un endroit très chic (sûrement l’équivalent de la comédie française chez nous); il y avait tout le gratin biélorusse, tout le monde était sur son 31 et il y avait des toilettes à la turque! je me suis beaucoup amusée en voyant de belles femmes perchées sur leurs talons aiguilles se diriger vers les toilettes… Sur le chemin de l’opéra, nous avons vu une scène étonnante. Deux hommes étaient allongés face contre terre, les mains derrière la tête. A côté d’eux, il y avait un autre homme en train de téléphoner. On voyait bien que ce n’était pas normal et pourtant, tout le monde passait devant comme si de rien était, nous étions les seuls à regarder ce qui se passait… Il y a vraiment une atmosphère spéciale dans ce pays… Notre conte de Noël commence à prendre forme. Je serais une méchante araignée. C’est bizarre de se dire qu’on joue dans moins de trois semaines et qu’on ne sait encore pas du tout à quoi ressemblera le spectacle. Il n’y a que des bribes éparpillées ça et là… Paka!
Isis
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