L’Idiot ou la rencontre inattendue avec le réalisateur Pierre Léon

Un après-midi de novembre, à Minsk, nous nous sommes rendus, avec quelques acteurs de notre Masterclass, à la Médiathèque française Pouchkine de Minsk, avec laquelle nous avons déjà des relations artistiques (L’heure du conte, La commémoration du 11 novembre). On nous annonçait L’Idiot, un film de Pierre Léon, avec Jeanne Balibar, Laurent Lacotte et Sylvie Testud.

Emplis d’une humeur joyeuse, n’ayant plus que le temps libre devant nous, nous nous sommes installés aux meilleures places qui se présentaient. Et nous avons vu L’Idiot, puis Pierre Léon est arrivé.

Il est entré d’un pas léger, sûr, les yeux perçant subtilement le public de spectateurs qui venait tout juste de réagir à son film.

Ni le visage ni le corps du réalisateur ne témoignaient d’une position hiérarchique, comme il est parfois susceptible de le sentir lors des rencontres de ce type. L’humanité transparaissait simplement derrière ses yeux, et la discussion qui a commencé doucement à s’engager a offert à l’échange une teinte des plus naturelles.

Sous la forme de cette parole harmonieuse, nous éprouvions du plaisir à partager nos expériences.

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photo de Veronika Lukianchuck (Médiathèque française Pouchkine)

Ainsi, je lui demandais :

Qu’est-ce qui vous plaît chez l’acteur et que cherchez-vous en lui ?

« Pour moi, certainement l’essentiel. Disons que c’est ce qui me préoccupe le plus, je dirai presque que le reste n’est rien (ce n’est pas vrai, évidemment)… Je ne cherche pas une hiérarchie des choses », déclare Pierre Léon.

« Je n’aime pas forcément le tournage, ce n’est pas le moment que je préfère. Tout de même, je trouve ça fort de me retrouver face à quelqu’un, de filmer et de s’apercevoir qu’il est en train de faire quelque chose pour moi d’inouï », explique le réalisateur. « Ça arrive, cette chose inouïe, pas tout le temps…, et quand ça arrive c’est extrêmement fort. Le film que je viens de tourner est joué avec un acteur absolument sublime qui me tenait à chaque fois que je mettais le moteur en marche. Dans ces moments, je n’ai rien à faire…, et j’aime bien quand je n’ai rien à faire… Quand les acteurs font leur propre mise-en-scène. Les acteurs savent très bien faire ça. Nous on peut dire des choses, on peut corriger, on peut demander à faire autrement, mais c’est quand même eux qui ont le regard », précise-t-il.

« Je porte énormément d’importance au son également, autrement c’est une insulte à l’acteur. Pour moi, je sais que les gens que j’ai choisis pour jouer dans mes films vont me faire vibrer. Pour être gagnant, il faut que je les rende les meilleurs possible. Il y a le tournage où ils font ce qu’ils peuvent, mais tout le monde fait des erreurs au tournage. Après, il y a le montage », ajoute Pierre Léon.

« Un acteur formidable peut avoir une réplique très belle, et dire une phrase de telle façon qu’elle soit atone. Bon et bien, ce n’est pas fait pour les chiens le montage… Parce que c’est mon devoir. Il faut faire au mieux. On prend une image et la réplique d’une autre prise ».

« Après ce qui est vrai pour moi ne l’est pas pour tout le monde, mais pour moi c’est l’essentiel ».

« Là, je parle beaucoup, pourtant je ne suis pas bavard sur le plateau. Je ne parle pas, je ne dis rien aux acteurs, je n’ai rien à leur dire. Je ne sais pas ce qu’il se passe en eux, c’est quand même très bizarre : on tourne un plan, un autre, c’est bien, c’est moins bien. Il y a des mystères, mais il n’y a pas besoin de les éclaircir », remarque Pierre Léon.

« Parfois quand je regarde un plan d’un de mes films, je me dis : « on dirait un plan de moi », je ne sais pas d’où ça vient. Ça vient des gens avec qui je travaille, qui me connaissent aussi, souvent, et de toute façon je n’ai pas grand-chose à décider. Tout de même, malgré cette liberté que je laisse à l’acteur, à la fin, je me retrouve à penser : « ah tiens, ça me ressemble ». »

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©Stéphane Dussère

Nous sommes restés un moment, en demi-cercle autour du Pierre Léon, à ouvrir les yeux sur une partie du cinéma.

Voici nos furtives impressions, celles qui ont perdurées :

« Ce fut une rencontre inattendue et très intéressante que de pouvoir échanger avec un réalisateur natif russe, avec aujourd’hui sa fraîcheur très parisienne qu’il nous a apporté à Minsk. J’aime le regard qu’il a sur le cinéma, sa sensibilité… Tout ça m’a redonné envie de vraiment faire du cinéma. On sent qu’il est proche de ses acteurs. Et cette notion de laisser la liberté aux acteurs de faire, d’exercer son métier dans l’élaboration du personnage, c’est si intéressant… Du même coup, j’ai trouvé qu’ils rayonnaient beaucoup plus malgré la contrainte de forme du film (créer une certaine distance ; jouer sur une parole particulière). Le film en était organique, grâce à cette liberté.

J’ai aimé également ce que le réalisateur a partagé sur la traduction française du livre russe, et du choix du film en français. Finalement, la douceur française rend plus cyniques encore les répliques des personnages.

Oui, ça m’a vraiment redonné envie d’être sous la caméra, alors que ces derniers mois je n’y étais pas vraiment, car nous étions sous d’autres pratiques.

Je trouve que Pierre Léon a une belle intelligence du cinéma.».

SACHA (Alexandre Serret)

« J’ai trouvé le film intéressant, surtout le jeu des acteurs qui était très théâtral, sans que l’ensemble soit pour autant du théâtre filmé comme Pierre Léon l’a souligné. Je trouve toujours intéressant de voir le film et de pouvoir rencontrer après le réalisateur.

D’ailleurs, ça serait bien de travailler avec lui, comme nous avons pu l’évoquer (selon les souhaits de chacun), au sein de notre Masterclass, pour voir sa façon de travailler avec les acteurs.

Ce que j’ai aimé de cette rencontre, c’est ce que Pierre Léon a noté sur la notion de liberté qu’il laisse aux acteurs.

J’ai également bien aimé le choix de cet épisode du roman : « parce que ». Ainsi, un choix réalisé par une pure question d’envie. Souvent, les artistes se justifient de plusieurs façons alors que ce n’est pas toujours nécessaire en soi. C’est une belle esthétique que celle du plaisir.

Pierre Léon semble être un homme très passionné, qui fait ce qu’il a envie. Et ça, je trouve formidable, car parfois, on a tendance à se laisser porter par des tendances du moment ».

HELOÏSE Desrochers

« On retient également la métaphore de l’acteur principal, l’Idiot, qui est « un personnage transparent », selon Pierre Léon. Transparent : non pas dans le sens du mot vide, mais où il est possible pour nous spectateurs de regarder à travers et de voir notre propre reflet, suivant l’angle que l’on prend, comme lorsqu’on regarde à travers une vitre.

C’était assez osé de comparer un homme à une vitre, mais c’était tout à son éloge ».

SACHA (Alexandre Serret)

« Ce fut une belle rencontre autour de son film L’Idiot. Pour ma part, je pensais qu’il était français de naissance. Il semblait aussi à l’aise avec les russes qu’avec nous cinq, français. Vu sa rareté à Minsk, on a eu beaucoup de chance de le rencontrer ».

YOHAN

« Le film était bien. Il porte une ambiance particulière ; ce n’est pas le genre de film que l’on voit tous les quatre matins. Il a un côté distant dans le jeu des acteurs, un peu Nouvelle Vague, et un beau noir et blanc bien travaillé.

A propos de la rencontre avec Pierre Léon, je note surtout ce qu’elle avait de vraiment humain. Parce que même si ce que le réalisateur disait sur son film était bien, c’est sa personne qui m’a plu : son histoire sur l’immigration entre la France et la Russie, sa famille, les films qu’il a vu dans son adolescence à Moscou, sa manière de concevoir l’acteur (se qualifiant lui-même de metteur en scène « fainéant », bien qu’il dise ça avec humour : il les laisse jouer en totale liberté).

Oui, j’ai beaucoup apprécié la rencontre avec la personne, très franche et très directe, qui discutait avec nous comme si l’on prenait un café sans problème ».

LEO Namur

Propos recueillis par Ania Vercasson

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