dimanche 31

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Nous sommes arrrivés pour la plupart samedi 31 Juillet à différents moments de la jounée. Minsk, bonjour ! Tous les chemins mènent vers la capitale, certains sont arrivés de Villnius, d’autres de Varsovie, ou encore directement de Paris. Première prise de contact avec nos appartements, et avec Fabrice ! Sur le groupe google, ça bombarde, nos boîtes mail surchauffent. On peut suivre les faits et gestes de tous ces gens qu’on tarde à voir, parfois ça nous intéresse vaguement, et parfois, franchement, on s’en fout. C’est étrange comme sentiment de se réjouir de voir des gens dont on ignore à peu près tout. C’est encore plus étrange de les prendre dans ses bras au milieu de la nuit minskienne comme pour des retrouvailles de vieux potes ! S’en est ensuivi nos premières délibérations de groupe: « on va où ? » « là ça vous dit » ? « Demande lui où on est ! ». Alors on parle anglais aux locaux (avec plus ou moins de succès), on se marre entre nous, et… ON MARCHE ! Puis on trouve un endroit, on picole, on danse, Gabriel casse une table, on commence à se vanner… Minsk 2016, c’est parti !

 

Mardi 2 Août

Nous nous levons (j’emploie cette forme ampoulée pour faire plaisir à Gabriel…) dans nos nouveaux apparts, avec nos nouveaux colocs. « Mais pourquoi ils font des fenêtres aussi compliquées ? » « Eh oh les gens vous avez pas vu une passoire ? ». On se blinde de nicotine pas chère et on envisage de faire les courses. Une activité banale ? Non… une sortie assez incertaine, où l’on passe par un dédale de souterrains, et où… ON MARCHE ! D’ailleurs la première fois qu’on a tenté l’expérience dans notre appartement, on est rentré bredouille sans avoir trouvé le magazin. Par la suite on a trouvé un superette qui fait très bien l’affaire à 30m de la maison. Les cons !

On se retrouve pour déjeuner avec tout le monde, dans un restaurant pas loin de la place de la victoire. On fait en sorte de retenir les prénoms, et ce n’est pas une découverte, mais les prénoms russes et finlandais rentrent moins facilement. Fabrice prend la parole pour rappeler que ce n’était pas un weekend comme les autres, sous prétexte que Gabriel et moi avions fêté nos anniversaires. Mais la gentillesse a une contrepartie, c’est de se taper l’affiche avant le dessert.

On règle des détails matériels l’après midi, ceux qui sont au point se content de picoler. Le soir, retour au resto. Bravo à Marlène et Adrien qui ont fini par débarquer avec 45 minutes de retard ! Axel danse sur les tables avec une biélorusse particulièrement open, Marie fait du lobbying pour entrainer tout le monde danser quelque part (mais où ?), quant à moi je cause avec un groupe de biélorusses qui voulaient savoir ce qu’on pensait des immigrés, un classique apparemment ! Fabrice interrompt ces festivités pour “la douloureuse” (= l’addition)… “je dois ça ? Ah oui quand même !”.

 

 

Mercredi 3 Août

C’est le moment de prendre le vrai rythme de Minsk, c’est à dire à 8h au théâtre après quelques petites heures de sommeil et un petit dej expédié, et bien sûr la certitude de ne pas le quitter avant que l’horloge n’ait fait un bon tour de cadran.

On a une salle de répétition pour nous. Elle est cosy: Moquette, miroires, de quoi bien bosser. Après le training (=échauffement), nous nous rendons au cours d’acrobatie. Enfin, premier cours ! On goûte au professionnalisme biélorusse. Les maîtres mots sont discipline, précision et persévérance. Tu pensais maîtriser la roulade ? Eh non !

Le reste de la journée est employé au filage du spectacle de présentation. Chacun sait à peu près ce qu’il doit faire, mais on ne se fait pas d’illusion sur tout ce qui peut tourner de travers, tous les cafouillages nécessairement induis par un temps de préparation si court. On consacre l’après midi à la répétition de scènes individuelles et collectives. Il se peut que le “we will rock you” nous colle aux tympans plusieurs jours…

La présentation se passe, avec ses grands moments et ses petits accrocs. Le gros des troupes était occupé à se liquéfier dans la chaleur de la petite pièce qui nous servait de coulisse.

Ceux qui ont l’habitude de relâcher la pression en allant boire des verres après un spectacle ont vite déchanté. Après 20 minutes de pause, nous nous retrouvions en cours de technique du comédien.

 

Jeudi 4 Août

C’est reparti. On se lève avec les premières courbatures. On va au théâtre comme si on avait fait ça pendant 6 mois alors que ce n’est que le 5e jour. Tram, training, cours. Nous avons assisté au premier cours de biomécanique, l’occasion de constater que le système hormonale de la gente féminine du groupe fonctionne parfaitement bien, et que nos corps restent récalcitrants à se soumettre à des positions de personnages de dessin animé. Qui aurait pensé qu’une gifle demandait autant de travail ?

Il y a quelques heures de battement l’après midi: pour répéter bien sûr. Certains saisissent au vol cette plage de tranquilité pour grapiller des minutes de sommeil dans des circonstances dans lesquelles on ne se croyait pas capables de dormir. Avant que pierre ne s’écrase à ses côtés, j’ai vu KARENE dans un profond sommeil dans une salle occupée par tout un groupe occupé à taper dans les mains, à changer de sens et à lancer des “YOUHOUUU” et des “mais non c’est dans ce sens là !”.

Nous faisons la rencontre d’Igor l’après midi dans le second cours de technique du comédien. Jusqu’ici j’avais toujours cultivé le sentiment d’être grand. Devant Igor cependant, c’est l’humilité qui a pris le dessus. On s’invente des rythmes, on se livre une guerre de doigts, on suit d’un seul corps le streap tease enragé de Gabriel (tu crois vraiment que je vais me mettre à poil ?), on devient tour à tour bêtes, intelligents, arrogants, drôles puis… On s’emploie à être nous-mêmes quelques instants, et là nos vieux démons théatreux nous collent aux basques, et on se débat pour trouver un petit fond de sincérité comme un peu d’oxygène à 7 000 mètres.

 

Samedi 6 Août

Cours de combat = 3 litres en moins. Il paraît que la douleur n’existe que dans la tête, que lorsqu’on est artiste, on doit garder le sourire même lorsque tous nos muscles nous supplient d’arrêter. SERGEÏ est l’équivalent du sergent Hartman dans “full metal jacket”, avec la bonne humeur en plus et le “bande de raclures de fiottes” en moins. Le résultat est sensiblement le même, on se sent comme une bande d’handicapés en réeducation alors qu’il se dandine gaiement entre nos carcasses dégoulinantes. Je capte une remarque au vol: “il est au courant qu’on a 4 autres cours dans la journée”, oui ! Mais il s’en tape.

2e cours de danse classique. Chacun passe sur une chanson de son choix, en impro pour la plupart. C’était un moment fabuleux. C’est super de se raconter des histoires ou de se passer des balles de couleur imaginaires pour faire connaissance, mais se voir danser, c’est dingue. On en garde de sacrés pépites numérisées ! Dédicace spéciale au déhanché de Pierre, au robot d’Axel, à la bonne humeur de Marlène, au hip hop de Charles, au style années 20 de Clara, au mouvements poétiques de Gabriel, à l’explosivité d’Adrien, à la fougue de Micky, et bien sûr j’en passe mais… vous m’avez bluffé !

Chant collectif. Petite, nerveuse, le regard transperçant, la beauté de l’est mêlée à l’autorité d’un officier de l’arméee rouge… Mais je m’égare, il s’agit de chanter l’hymne biélorusse, et c’est pas gagné, cette langue est irréductible au yahourt ! Par coeur pour lundi ? Mais oui pas de problème, je me pourrirai avec joie mon dimanche pour l’esquisse d’un de tes sourires malicieux ! Après nous avoir sommé d’apprendre sur-le-bout-des-doigts une demie douzaine de chansons par coeur pour le surlendemain dans 4 langues différentes (français, anglais, russe et biélorusse), elle s’eclipse… A la prochaine cruelle beauté.

Cours de technique du comédien avec Igor. On incarne des objets. Je pense à mes amis journalistes, avocats, banquiers, et je me demande ce qu’ils font à cette heure, sur quel dossier ils travaillent, quel problème ils s’emploient à résoudre avec leurs collègues et clients. Je pense aux agriculteurs qui planifient leurs récoltes, aux ouvriers qui réparent des machines complexes pour produire. Et nous ? Nous ? Nous nous échinons à comprendre quelle pourrait être la réaction d’un rideau en cas de vent, comment un couvercle de cocotte minute réagirait à une nourriture malodorante, comment nous nous sentirions en tant que feuille de papier si Jean Paul Sartre nous écrivait dessus. C’est pratiquement surréaliste, mais on le fait avec le même sérieux, et une petite voix me dit que je préfère infiniment cela à une réunion avec des commerciaux barbants.

 

Vendredi 12 Août

Deuxième semaine à Minsk. L’été commence à fléchir et la biélorussie se couvre de gros nuages gris. On retrouve ces mêmes nuages en miniature sous nos yeux et par moments sur nos fronts, en attendant de perfectionner nos sourires hollywoodiens.

L’école Russe me surprend, bien qu’étant averti et rationnellement admiratif du “système”. Schématiquement, on travaille le corps et la tête séparément dans un premier temps pour les réunir dans un deuxième, c’est du moins ce que je comprends de tout cela. On commence la journée avec du combat, de l’acrobatie, de l’escrime ou de la biomécanique, et je ne peux pas empêcher une petite voix au fond de moi qui m’invite à réfléchir lucidement sur l’usage d’un roulade arrière pour jouer une scène de Molière. Je mettrais ma main à couper que 90% des acteurs ayant interprété le Misanthrope n’en sont pas capables, y compris ceux de la comédie française. Mais c’est la force et la particularité de cette école: la recherche de la polyvalence, de la maîtrise de soi, de ses membres, de ses peurs, pour que le corps réponde précisément aux inflexions de l’imagination (oui, j’ai lu Stanislawski, mais je m’arrête là pour que vos yeux soient tentés de sautiller jusqu’à la fin de l’article).

Tant qu’on parle du corps: Je transpire la bonne humeur d’un chef scoot, j’ai le buste taillé dans le marbre, je bouge tout le temps et parfois j’aime crier. Qui suis-je ? Un indice, je suis la première personne à consacrer autant d’énergie et de sévérité pour obtenir des rapprochements frénétiques et contrariants entre vos genoux et vos poitrines… Alors ça tourne, ça tape dans les cuisses, ça pompe, ça tire, ça sue, ça craque, et surtout ça fait mine de se coller des baignes. Règle de base: celui qui distribue les baffes s’en décoche autant, et bruyamment si possible. J’ai hâte de me retrouver sur un ring pour voir si je serai assez con pour faire moi-même le bruit de l’impact. Sergei… ce sadisme mi bienveillant / mi amusé me manquera !

En parlant de Sergei, l’autre Sergei. Alors qu’est ce qu’on doit faire pendant cette étude ? Chaque cours je crois avoir compris, et puis je repars avec une autre idée. On a vu Bénédicte faire la queue pour aller au toilette, Gabriel s’agenouiller devant un Istvan dubitatif, Axel promener un regard sombre sur des grafitis satanistes et le cadavre suspendu d’un chat en décomposition… Il semble qu’on doive ressentir et non jouer. Le matin on remue les muscles, et l’après midi l’imagination. On a deviné la chaleur du soleil sur la peau paresseuse de Pauline, ses pas voluptueux dans le sable fin, peut être les courants d’air salés qui lui rappelaient des souvenirs d’enfance (ou la foutue chanson de Clara ;)). Sacré Sergei, j’ai bien compris un truc dans le labyrinthe de phrases, un truc que je pensais pourtant avoir capté tant de fois pour l’oublier à chaque reprise, lorsque la stupide envie me venait de faire le pitre sur scène pour faire marrer des gosses. C’est une histoire de sensation, de ressenti. Il parait qu’un mec seul sur des planches qui se rappelle le froissement d’une feuille dans le bureau enfumé de son grand père 30 ans plus tôt peut saisir à bras le corps l’attention de 800 personnes. Un autre les endort en faisant de triples sauts périlleux ou en surfant sur 7 octaves. Il faudra peut être quelques années pour digérer ça.

Vous avez remarqué ? A force de bouger toutes les parties de nos corps courbaturés, de se toucher, de se porter, d’incarner des objets ou des animaux, on en vient à penser différemment. C’est du moins l’expérience intérieure que je fais. Le mouvement soulève des émotions, comme une énergique paire de rames qui fait décoller la vase. J’ai croisé quelques visages au sortir du cours de chant individuel qui témoignaient de cet état mieux que des phrases. Cette petite femme délicieusement énergique a le don de nous extirper des sons bien planqués, qui me boxent les entrailles avec une impétueuse tendance à tout péter sur leur passage.

Celui qui fait péter les digues de nos imaginations nous fait aussi sentir le minuscule poids de ce qui s’avère être notre ridicule présence à ses côtés, et je ne parle même pas de corpulence. Quand il parle, tout à coup je me mets à comprendre le russe, moi qui galère pour commander un café. Il a la douceur d’une plume, et le regard profond des grottes de la moria. Il n’en fait pas des caisses, mais on saisit. Quelque chose se grave dans la mémoire sous la rudesse de ses intonations. On a aussi découvert sa grande mansuétude, qui s’est révélée lorsqu’il nous a offert de prendre notre soirée pour nos travaux perso après avoir découvert un champ de cadavres dans la salle de danse sur les coups de 17h. Merci à Yulia pour avoir plaidé notre cause cernée.

Je clôturerai ce résumé brouillon de la deuxième semaine avec le souvenir chaotique de ce dernier cours de chant collectif. Elle nous a quand même regardé bafouiller son chant Russe pendant 3 éprouvantes minutes en souriant, avant de nous confesser que c’était nul. Une chose est certaine cependant, elle a un coeur, et ça en sortait tout droit… “Agile et noble avec sa jambe de statut, moi je buvais, crispé comme un extravagant, dans son oeil, ciel livide où nage l’ouragan, la douceur qui fascine et le plaisir qui tue”. A tantôt. Gautier

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