Vendredi 12 Août

Deuxième semaine à Minsk. L’été commence à fléchir et la biélorussie se couvre de gros nuages gris. On retrouve ces mêmes nuages en miniature sous nos yeux et par moments sur nos fronts, en attendant de perfectionner nos sourires hollywoodiens.

L’école Russe me surprend, bien qu’étant averti et rationnellement admiratif du “système”. Schématiquement, on travaille le corps et la tête séparément dans un premier temps pour les réunir dans un deuxième, c’est du moins ce que je comprends de tout cela. On commence la journée avec du combat, de l’acrobatie, de l’escrime ou de la biomécanique, et je ne peux pas empêcher une petite voix au fond de moi qui m’invite à réfléchir lucidement sur l’usage d’un roulade arrière pour jouer une scène de Molière. Je mettrais ma main à couper que 90% des acteurs ayant interprété le Misanthrope n’en sont pas capables, y compris ceux de la comédie française. Mais c’est la force et la particularité de cette école: la recherche de la polyvalence, de la maîtrise de soi, de ses membres, de ses peurs, pour que le corps réponde précisément aux inflexions de l’imagination (oui, j’ai lu Stanislawski, mais je m’arrête là pour que vos yeux soient tentés de sautiller jusqu’à la fin de l’article).

Tant qu’on parle du corps: Je transpire la bonne humeur d’un chef scoot, j’ai le buste taillé dans le marbre, je bouge tout le temps et parfois j’aime crier. Qui suis-je ? Un indice, je suis la première personne à consacrer autant d’énergie et de sévérité pour obtenir des rapprochements frénétiques et contrariants entre vos genoux et vos poitrines… Alors ça tourne, ça tape dans les cuisses, ça pompe, ça tire, ça sue, ça craque, et surtout ça fait mine de se coller des baignes. Règle de base: celui qui distribue les baffes s’en décoche autant, et bruyamment si possible. J’ai hâte de me retrouver sur un ring pour voir si je serai assez con pour faire moi-même le bruit de l’impact. Sergei… ce sadisme mi bienveillant / mi amusé me manquera !

En parlant de Sergei, l’autre Sergei. Alors qu’est ce qu’on doit faire pendant cette étude ? Chaque cours je crois avoir compris, et puis je repars avec une autre idée. On a vu Bénédicte faire la queue pour aller au toilette, Gabriel s’agenouiller devant un Istvan dubitatif, Axel promener un regard sombre sur des grafitis satanistes et le cadavre suspendu d’un chat en décomposition… Il semble qu’on doive ressentir et non jouer. Le matin on remue les muscles, et l’après midi l’imagination. On a deviné la chaleur du soleil sur la peau paresseuse de Pauline, ses pas voluptueux dans le sable fin, peut être les courants d’air salés qui lui rappelaient des souvenirs d’enfance (ou la foutue chanson de Clara ;)). Sacré Sergei, j’ai bien compris un truc dans le labyrinthe de phrases, un truc que je pensais pourtant avoir capté tant de fois pour l’oublier à chaque reprise, lorsque la stupide envie me venait de faire le pitre sur scène pour faire marrer des gosses. C’est une histoire de sensation, de ressenti. Il parait qu’un mec seul sur des planches qui se rappelle le froissement d’une feuille dans le bureau enfumé de son grand père 30 ans plus tôt peut saisir à bras le corps l’attention de 800 personnes. Un autre les endort en faisant de triples sauts périlleux ou en surfant sur 7 octaves. Il faudra peut être quelques années pour digérer ça.

Vous avez remarqué ? A force de bouger toutes les parties de nos corps courbaturés, de se toucher, de se porter, d’incarner des objets ou des animaux, on en vient à penser différemment. C’est du moins l’expérience intérieure que je fais. Le mouvement soulève des émotions, comme une énergique paire de rames qui fait décoller la vase. J’ai croisé quelques visages au sortir du cours de chant individuel qui témoignaient de cet état mieux que des phrases. Cette petite femme délicieusement énergique a le don de nous extirper des sons bien planqués, qui me boxent les entrailles avec une impétueuse tendance à tout péter sur leur passage.

Celui qui fait péter les digues de nos imaginations nous fait aussi sentir le minuscule poids de ce qui s’avère être notre ridicule présence à ses côtés, et je ne parle même pas de corpulence. Quand il parle, tout à coup je me mets à comprendre le russe, moi qui galère pour commander un café. Il a la douceur d’une plume, et le regard profond des grottes de la moria. Il n’en fait pas des caisses, mais on saisit. Quelque chose se grave dans la mémoire sous la rudesse de ses intonations. On a aussi découvert sa grande mansuétude, qui s’est révélée lorsqu’il nous a offert de prendre notre soirée pour nos travaux perso après avoir découvert un champ de cadavres dans la salle de danse sur les coups de 17h. Merci à Yulia pour avoir plaidé notre cause cernée.

Je clôturerai ce résumé brouillon de la deuxième semaine avec le souvenir chaotique de ce dernier cours de chant collectif. Elle nous a quand même regardé bafouiller son chant Russe pendant 3 éprouvantes minutes en souriant, avant de nous confesser que c’était nul. Une chose est certaine cependant, elle a un coeur, et ça en sortait tout droit… “Agile et noble avec sa jambe de statut, moi je buvais, crispé comme un extravagant, dans son oeil, ciel livide où nage l’ouragan, la douceur qui fascine et le plaisir qui tue”. A tantôt. Gautier

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